C’est arrivé près de chez vous : le film culte belge revisité


JOCELYN ORTYZA

Architecte de formation, je suis une passionnée de décoration intérieure.

Un tueur en série. Une équipe de tournage. Et une caméra qui ne juge pas — ou presque. C’est arrivé près de chez vous débarque en 1992 comme une gifle dans le cinéma francophone : noir, absurde, drôle malgré lui, inconfortable à regarder. Réalisé à trois (Rémy Belvaux, André Bonzel, Benoît Poelvoorde), tourné en 16 mm avec un budget de 120 000 francs belges, le film impose d’emblée une règle simple — aucune. Tout est permis à Ben, pourvu que l’équipe continue de filmer.

Trente ans après, le film tient toujours. Pas parce qu’il vieillit bien au sens poli du terme, mais parce qu’il pose une question que personne n’a vraiment résolue depuis : où s’arrête la responsabilité de celui qui filme ?

Un faux documentaire qui invente ses propres règles

Le dispositif du mockumentaire poussé à l’extrême

Le mockumentaire n’est pas une invention belge. Mais C’est arrivé près de chez vous en radicalise le principe d’une façon que peu de films ont osé reproduire. L’équipe de tournage ne se contente pas d’observer Ben — elle devient complice. Elle finance les balles, elle aide à cacher les corps, elle participe activement au carnage lors de la scène du viol.

C’est là que le film bascule. Plus un dispositif formel, mais une mise en cause directe du spectateur. Regarder, c’est déjà cautionner. La caméra ne documente pas le crime — elle l’autorise.

  • Le film commence comme une comédie de mœurs belge, presque folklorique.
  • Il glisse progressivement vers l’horreur sans jamais changer de ton.
  • La rupture est imperceptible, ce qui la rend d’autant plus efficace.

Benoît Poelvoorde, révélation absolue

Benoît Poelvoorde a 24 ans quand il tourne Ben. Le personnage est bavard, charismatique, capable d’expliquer pendant dix minutes pourquoi il préfère tuer les vieux — une question de bruit versus discrétion, selon lui. Cette logique absurde, débitée avec le sérieux d’un conférencier, produit un malaise unique.

Ce n’est pas le jeu d’un acteur qui joue un monstre. C’est un monstre qui joue à être normal, et qui y réussit presque. Poelvoorde n’a jamais vraiment retrouvé ce registre depuis — pas parce qu’il en serait incapable, mais parce que le rôle était trop précis, trop singulier pour être décliné.

Une production artisanale devenue référence mondiale

Tourné comme un film de fin d’études

Les trois réalisateurs se connaissent depuis l’Institut des arts de diffusion de Bruxelles. Le tournage dure deux ans, par intermittence, avec du matériel emprunté et une équipe réduite à une poignée de personnes. Le son est parfois raté, l’image granuleuse. Rien de tout ça ne gêne — au contraire, ça renforce l’illusion documentaire.

120 000 francs belges de budget, soit à peine plus de 3 000 euros actuels. Pour comparaison, un court métrage institutionnel français coûte généralement vingt fois plus. Ce que le film prouve, c’est qu’une idée forte compense presque tout le reste.

La réception internationale et l’influence durable

Présenté à Cannes en 1992 dans la section Un Certain Regard, le film divise immédiatement. Certains crient au génie, d’autres au cynisme gratuit. La polémique est le meilleur lancement possible.

L’influence arrive vite :

  • Man Bites Dog (titre anglais du film) est régulièrement cité dans les cours de cinéma comme exemple de found footage avant l’heure.
  • The Blair Witch Project (1999) reprend le dispositif caméra portée/horreur réelle, mais gomme l’humour noir belge.
  • Plus récemment, des séries comme What We Do in the Shadows jouent sur le même contrat de complicité entre l’équipe de tournage et ses sujets.

Aucun de ces héritiers ne pousse la logique aussi loin. Filmer un meurtre en riant — et en faire quelque chose de beau, formellement — reste une performance que peu ont tentée sérieusement.

Ce que le film dit encore aujourd’hui

La question de la responsabilité médiatique

En 1992, le débat sur la violence à la télévision fait rage. C’est arrivé près de chez vous arrive dans ce contexte et le dynamite. Le film ne répond pas à la question — il la retourne. Ce n’est pas la télévision qui rend les gens violents ; c’est peut-être bien le regard médiatique qui rend la violence acceptable, banale, presque divertissante.

Vingt ans avant la montée des chaînes d’infos en continu et la viralisation des vidéos de violence sur les réseaux sociaux, le film avait déjà posé le problème correctement. La caméra ne témoigne pas de la réalité — elle la transforme.

Un humour qui dérange encore

Ben explique comment noyer une victime sans faire trop de bruit. Il compare les mérites respectifs de différentes cibles selon leur poids et leur âge. Il est charmant. Il fait rire, parfois franchement, avant que la honte du rire ne s’installe.

C’est le mécanisme le plus perturbant du film : il vous attrape dans le rire, puis vous laisse seul avec ça. Pas de morale finale, pas de punition narrative rassurante. Ben continue. La caméra tourne. Et vous avez ri.

Pour les amateurs de cinéma belge indépendant, ce film reste un point de départ, une œuvre qui définit à elle seule une façon de faire — sans argent, sans permission, avec une idée assez solide pour tenir deux heures. Si vous cherchez à comprendre comment un film peut fonctionner sans filet, c’est par là que ça commence. Les autres productions issues de la même génération de cinéastes belges méritent d’ailleurs qu’on s’y attarde séparément.